ErR0r à Cotonou
Par: David Démétrius
ErR0r à Cotonou
Publié le 08 avril 2026
La seconde partie du programme de la soirée pensé par Sènami Donoumassou, était la pièce Éclipse, créée par Carmélita Siwa et Ézéchiel Adandé. Celle-ci s’est imposée comme un moment particulièrement fort de la soirée. Portée par deux interprètes principaux accompagnées de sept danseureuses, la pièce déploie un univers noir, tendu, presque spectral, où le mouvement semble constamment osciller entre présence et disparition, humanité et déshumanisation. Dès l’entrée en scène, quelque chose se dérègle : les corps avancent par à-coups, avec des gestes saccadés, des trajectoires imprévisibles, des profils qui surgissent puis s’effacent comme dans un décor numérique.
On peut d’ailleurs regretter que les sept interprètes aient été présenté·es comme de simple « figurant·es ». Cette formulation ne rend pas justice à leur place dans la pièce. Iels ne sont pas là pour remplir l’espace : leur présence construit la dramaturgie, soutient les tensions, et participe pleinement à la lecture de l’œuvre.
L’écriture scénique convoque clairement l’imaginaire du jeu vidéo et plus largement celui du numérique : glitch, bugs, effets de décalage, sensation d’avatar ou de personnage fantomatique, comme si les danseureuses traversaient une matrice entre la vie réelle et la simulation. Le noir intégral des tenues renforce cette impression de silhouettes anonymes, presque désincarnées. On pense à des figures de combat, à des corps programmés, à des présences qui semblent obéir à une logique étrangère au vivant. Le vocabulaire gestuel, volontairement disloqué, fait apparaitre des êtres comme « mal-réglé·es », à la manière d’images corrompues ou de fichiers altérés : 404-error, pourrait-on dire, tant la pièce travaille le raté, la panne et la fracture.
Cette esthétique du bug ouvre une réflexion plus profonde sur notre époque : l’ultra-connexion, la circulation à travers les écrans, la fabrication d’un soi par le numérique, mais aussi la perte de repères qu’engendre cette réalité saturée de technologies. À travers ces corps qui semblent parfois se désarticuler, la pièce interroge une forme de déshumanisation contemporaine, comme si l’humain devenait progressivement une donnée parmi d’autres, un corps-objet soumis à des logiques de contrôle, de vitesse et d’expansion.
L’un des espaces les plus marquants de la pièce réside dans le basculement progressif entre allié·es et adversaires, entre figures protectrices et menaces latentes. Le travail des regards, notamment avec les lentilles claires, brouille les perceptions. Ce que l’on croyait lire comme une force positive peut soudain se retourner, et inversement. Protagoniste ou antagoniste, nous ne le seront jamais réellement. Cette instabilité donne à la pièce une vraie densité symbolique. Læ spectateurice n’est jamais installé·e dans une lecture fixe de la situation. Iel doit sans cesse réévaluer ce qu’iel voit. Le mal peut ressembler au bien, le sauvetage à la domination, la solidarité à la contagion.
La musique accompagne cette montée en puissance avec une grande intelligence. D’abord en tension discrète, elle devient de plus en plus sombre, plus électronique, parfois presque horrifique. Elle soutient l’idée d’un monde dérangé, où l’organique se confond avec la machine, où la pulsation humaine se voit absorbée par un rythme artificiel. On retrouve là quelque chose d’une esthétique afrofuturiste, traversée par des images de science-fiction, d’un Tokyo néoné habité par Yasuke, de possession, de combat collectif, mais aussi par une mémoire politique. Celle d’un monde globalisé, violent, expansionniste, dans lequel les corps circulent autant qu’ils résistent.
Au fond, Éclipse est une pièce qui pense le présent à travers le mouvement. Elle interroge notre rapport aux écrans, à l’altérité, au pouvoir, à la contagion, à la peur de l’autre – et à la peur de devenir soi-même autre. Par sa force plastique, sa précision rythmique et son imaginaire troublant, elle offre une véritable leçon chorégraphique et philosophique. Celle d’un monde où le glitch n’est pas seulement une erreur, mais peut-être le révélateur d’une vérité enfouie.
Carmélita Siwa & Ézéchiel Andandé
Éclipse, 2026
Programmation : Sènami Donoumassou
Théâtre de Verdure, Institut français du Bénin, Cotonou, Bénin
David Démétrius
David Démétrius, né en 1996, est un curateur et critique d’art guadeloupéen, membre de l’AICA France, du RITAA et du DDA Caraïbes-Amazonies. Formé en histoire de l’art et en anthropologie, il défend les scènes artistiques caribéennes et leurs diasporas en abordant le silence comme trace, élément constitutif et projection du corps, et comme manière d’interroger la temporalité des corps au sein de la société. En 2021, il rejoint le collectif et magazine contemporain AFRIKADAA, dont il coordonne un numéro consacré aux discriminations dans les écoles d’art françaises et aux pédagogies alternatives. Il collabore aussi avec Claire Tancons comme curateur junior sur le projet Van Lévé: Visions Souveraines des Amériques et de l’Amazonie Créoles et Marronnes, centré sur la création artistique franco-caribéenne, ainsi que sur l’édition 2024 de Nuit Blanche.
De retour en Guadeloupe à l’été 2024, il est invité par l’association Métis’Gwa à diriger un laboratoire de recherche-création croisant cirque contemporain, photographie et musique. En 2025, il co-curate avec la Trinidadienne Adeline Grégoire une exposition pan-caribéenne sur le carnaval comme langage commun, présentée au Marché de la Darse, à Pointe-à-Pitre. La même année, il est sollicité pour concevoir l’exposition an mitan Gran Bwa dans le cadre des Rencontres Photographiques de Guyane.
Son travail récent inclut Seen from Below, solo show de Shamika Germain au Fonds d’Art Contemporain de Saint-Claude, consacré à l’histoire des “barrel childs”. En parallèle, il écrit pour plusieurs revues et projets éditoriaux, et développe une pratique critique attentive aux mémoires coloniales, aux formes de résistance et aux récits de réparation via les médiums performatifs entre autres.
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