La cloche sonne la faim

Par: David Démétrius

La cloche sonne la faim

Publié le 29 avril 2026

Le coq chante deux fois, comme un signal trouble, presque liturgique, avant que le corps [celui d’Eric Mededa, mais également des spectateurices] ne commence à comprendre qu’il entre dans un tout autre territoire.

Dès le début la cloche est martelée à l’usure, jusqu’à l’épuisement, comme pour forcer l’accès à une autre scène.  

Les corps s’éveillent. Deux enfants surgissent furtivement sur le pas d’une porte, main dans la main. Figures fragiles, presque angéliques. Apparition brève d’une innocence déjà menacée.

Très vite, la scène bascule dans une zone de friction : entre rituel et critique à peine voilée des héritages coloniaux.

L’autel attire, la cuvette aussi. Ce récipient, posé là comme un geste de défi, renvoie autant à Duchamp qu’à une colère plus ancienne. Celle d’un art qui refuse de se laisser traduire par le centre occidental. Cuvette qui se révélera peu de temps après comme plat du bénédicité. En arrière-plan, la croix et ce Jésus blanc crucifié viennent durcir encore le contraste.

Tout ici travaille l’ambivalence. Tout devient signe. Tout se perd en providence.

                                            – L’estropié qui traverse derrière nous –

                                                             –  La rencontre de la Librairie Notre-Dame au cours de la déambulation –

                                                                                –  Cette voiture avec le slogan « Deep Cleaning » –

La blanchité y apparait comme une présence insistante, presque structurelle pour ne pas dire mortuaire. Non seulement dans la figure christique elle-même, mais aussi dans la manière dont la bonne parole s’est historiquement diffusée, souvent via la métaphore de la nourriture, du partage, du pain, du corps à consommer et à intégrer. La nourriture devenant littérale : offerte, donnée, regardée ; et surtout mise en circulation dans le champ même de la performance. C’est là que le geste devient particulièrement fort. La pâte blanche, déposée dans cette timbale au sol, déploie une ambiguïté féconde. Signe métaphorique de blanchité, certes, mais aussi élément central de la cuisine béninoise. Ce double statut empêche toute lecture simpliste. La performance joue précisément sur cette zone trouble, où le symbole dominant se mêle à une matière vernaculaire, où l’héritage imposé rencontre une culture qui le détourne et le réabsorbe.

 

Tout semble organisé par une logique d’offrande et de don/contre-don, mais une logique traversée par le doute. Eric Mededa, en proposant la sauce Assrôkouin au public, déplace la scène vers un échange à la fois intime et menaçant. Il devient presque ministre de son propre geste, expliquant la performance tout en la produisant, comme si la parole devait accompagner l’acte sans jamais l’épuiser.

« Je mange, donc toi aussi ».

« Tu te sers, tu manges, et je te regarde ».

« Tu prends, je mange ».

« Je prends, vas-tu manger ou est-ce moi ? ».

Ici, manger est consentir à l’échange. Entrer dans la communauté. Accepter la charge symbolique de ce qui est donné. La nourriture est matière de consentement, de mise à l’épreuve du regard.

 

Ce qui se joue alors, c’est une critique aiguë de la manière dont la parole chrétienne a souvent été présentée comme nourriture pour les âmes. Or, dans cette performance, la nourriture n’enseigne plus seulement quelque chose, elle oblige. Elle fait corps. Elle expose le public à la question la plus simple et la plus inconfortable :

Mais qui osera manger ce « merdier » en communion ?

La cloche sonne la faim autant que la fin. Elle appelle à la communion, mais une communion qui ne se laisse pas discipliner entièrement. Elle porte encore le trouble de l’offrande, le malaise du regard, et la possibilité du refus.

La réaction du monde autour ne se fait pas attendre. Certain·es fuient, une femme décroche, tandis que la ville continue de rouler. Cotonou ne se tait pas devant la performance.

Au terme de celle-ci, après qu’on a souhaité bon appétit à Eric Mededa, la performance laisse apparaitre une communauté provisoire, fragile, et inquiète. Une fin à résonnance de bénédictions ambiguës : un curateur béni, oui ! Mais surtout comme si l’on venait de sortir d’une scène dont on ne savait pas encore si elle nous avait accueillie, exposée, ou jugée.

Eric Mededa, OBOLES !!!

Curator : Steven Coffi Adjaï

28.04.26

16h-18h

Cotonou, Bénin

David Démétrius

David Démétrius, né en 1996, est un curateur et critique d’art guadeloupéen, membre de l’AICA France, du RITAA et du DDA Caraïbes-Amazonies. Formé en histoire de l’art et en anthropologie, il porte un intérêt sur les scènes artistiques caribéennes et leurs diasporas, et du rapport qu’elles entretiennent avec le reste du monde, en abordant le silence comme trace, élément constitutif et projection du corps, et comme manière d’interroger la temporalité des corps au sein de la société. En 2021, il rejoint le collectif et magazine contemporain AFRIKADAA, dont il coordonne un numéro consacré aux discriminations dans les écoles d’art françaises et aux pédagogies alternatives. Il collabore aussi avec Claire Tancons comme curateur junior sur le projet Van Lévé: Visions Souveraines des Amériques et de l’Amazonie Créoles et Marronnes, centré sur la création artistique franco-caribéenne, ainsi que sur l’édition 2024 de Nuit Blanche.
De retour en Guadeloupe à l’été 2024, il est invité par l’association Métis’Gwa à diriger un laboratoire de recherche-création croisant cirque contemporain, photographie et musique. En 2025, il co-curate avec la Trinidadienne Adeline Grégoire une exposition pan-caribéenne sur le carnaval comme langage commun, présentée au Marché de la Darse, à Pointe-à-Pitre. La même année, il est sollicité pour concevoir l’exposition an mitan Gran Bwa dans le cadre des Rencontres Photographiques de Guyane.
Son travail récent inclut Seen from Below, solo show de Shamika Germain au Fonds d’Art Contemporain de Saint-Claude, consacré à l’histoire des “barrel childs”. En parallèle, il écrit pour plusieurs revues et projets éditoriaux, et développe une pratique critique attentive aux mémoires coloniales, aux formes de résistance et aux récits de réparation via les médiums performatifs entre autres.

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