Mer matrice / Womb-Sea
Par: David Démétrius
Mer matrice
Publié le 21 février 2026
[FR]
Le recueil Marins désarmés d’Alecia McKenzie ne se contente pas de convoquer la mémoire. Il en démonte également les architectures de pouvoir. Ce livre opère comme une contre-cartographie poétique des voies maritimes coloniales et néocoloniales, mettant au jour ce que l’économie globale continue de dissimuler sous la fluidité apparente des échanges maritimes.
L’albatros y joue le rôle d’un regard supérieur et critique. Non pas un simple héritage romantique, mais dispositif symbolique permettant de penser la colonialité du pouvoir. Cet oiseau des longues traversées survole les routes de la traite, observe la persistance des hiérarchies raciales et économiques, et rappelle que les océans furent – et demeurent – des infrastructures de domination. Le fardeau n’est plus individuel, mais systémique. Il relie de façon continue l’esclavage atlantique aux formes contemporaines d’appropriation et d’exploitation des corps.
La mer, chez McKenzie, se présente comme une archive nécropolitique qui conserve les traces de vies rendues jetables. L’eau porte les souvenirs des disparu·es – la sodade du territoire laissé, la sodade de l’être perdu et délaissant les vivant·es – et inscrit le deuil dans une géographie en mouvement. L’océan devient ainsi l’espace où se lit la gestion différenciée de la mort. Qui peut circuler librement, qui doit traverser au péril de sa vie, qui disparaît sans sépulture ? La mer n’efface pas, elle expose la logique d’un monde où certaines existences sont structurellement précarisées.
En retraversant les routes maritimes coloniales – explicitement évoquées dans les titres et au cœur des vers – le recueil met en lumière la persistance d’une économie extractiviste qui continue de transformer les territoires caribéens en zones d’exploitation. Le globo-capitalisme contemporain prolonge d’anciens circuits : flux financiers offshore, tourisme prédatoire, migrations contraintes. Les nouveaux corps minorisés majorisés reprennent le chemin de l’eau [migrant·es, exilé·es, travailleureuses précaires] inscrivant dans le présent la continuité d’un passé d’arrachement.
La tension entre les marques au fer rouge et les tatouages contemporains cristallise une réflexion sur la biopolitique et la réappropriation des signes. Là où les fers marquaient autrefois la propriété sur la chair, le tatouage de l’albatros prétend porter mémoire et souveraineté symbolique d’une liberté conquise. McKenzie souligne toutefois l’ambivalence. Dans une économie globale de l’image, même les signes de résistance peuvent être récupérés et marchandisés. La peau devient alors le théâtre d’une lutte sémiotique : qui impose le sens ? qui transforme la mémoire en produit ?
Sur le plan formel, la poésie épouse cette pensée critique. Les blancs typographiques se font zones d’engloutissement, et le bilinguisme FR/EN ne relève pas d’un simple geste éditorial mais la matérialisation d’une hybridité linguistique postcoloniale. La friction entre centre et périphérie se manifeste dans le déplacement et la confrontation des deux langues, produisant un espace textuel instable qui reflète les identités diasporiques.
Marins désarmés ne se contente pas d’appeler à une réparation mémorielle, McKenzie en expose l’insuffisance. La réparation ne saurait être un geste rhétorique ni un apaisement esthétique. La poésie ne se pose pas en refuge mais en levier. Elle travaille la mémoire comme force critique, non pour refermer la plaie atlantique, mais pour empêcher qu’elle soit administrée comme un passé clos. Elle refuse la neutralisation de l’océan en simple paysage. Celui-ci demeure une scène de crime dont les effets structurent le présent. Réparer, c’est reconnaitre que la mer ne soit pas seulement métaphore, mais une infrastructure à désapprendre, reconfigurer, à habiter autrement.
En faisant de la mer une archive mouvante et de l’albatros une mémoire insurgée, Alecia McKenzie oriente la poésie vers l’intervention critique.
Alecia McKenzie
Marins Désarmés / Unarmed Mariners
Edition Atlantiques Déchaînés
104 pages
En librairie le 12 mars 2026
Womb-Sea
[EN]
Alecia McKenzie’s Unarmed Mariners does more than dwell in memory; it interrogates the architectures that govern it. Her poetry unfolds as a counter-mapping of colonial and neo-colonial sea routes, tracing the submerged power relations that contemporary global trade prefers to render invisible beneath the rhetoric of seamless circulation.
The albatross appears not as a romantic relic but as a critical vantage point–a symbolic apparatus through which to apprehend the coloniality of power. Bird of vast crossings, it hovers above the routes of the slave trade, witnesses the endurance of racial and economic hierarchies, and reminds us that oceans have long functionned – and continue to function–as infrastructures of domination. The burden at stake is not existential but structural. It links the afterlives of Atlantic slavery to contemporary regimes that continue to extract value from racialized and precarious bodies.
In McKenzie’s poetics, the sea becomes a necropolitical archive. It stores the sediment of lives deemed disposable. Maritime waters carry the residues of the disappeared–the sodade of abandoned homelands, the grief of those lost and those left behind–inscribing mourning onto a shifting geography. The ocean emerges as a site where differential valuations of death become legible: who moves freely, who must cross at mortal risk, who vanishes without a grave? The sea does not erase; it exposes the systemic logic by which certain lives are rendered perpetually vulnerable.
By retracing colonial shipping lanes–signaled explicitly in titles and threaded through the poems–the book illuminates the persistence of extractivist economies that still position. Caribbean territories as zones of exploitation. Contemporary global capitalism extends earlier circuits: offshore finance, predatory tourism, forced or constrained migration. Minoritized bodies–migrants, exiles, precarious workers–take once more to the water, reinscribing histories of displacement into the present.
The tension between branding irons and contemporary tattoos crystallizes a meditation on biopolitics and the contested ownership of signs. Where the iron once inscribed property onto flesh, the albatross tattoo seeks to mark memory and symbolic sovereignty–an embodied claim to hard-won freedom. Yet McKenzie sustains the ambivalence: within the global economy of images, even gestures of resistance risk commodification. The skin becomes a semiotic battleground. Who governs meaning? Who converts memory into merchandise?
Formally, the poems enact this critical vision. Typographical blanks read as zones of submission or disappearance. The French-English bilingualism is not a cosmetic editorial choice but a materialization of postcolonial linguistic hybridity–a friction between center and periphery inscribed in the text itself. The two languages unsettle and displace one another, generating an unstable textual space that mirrors diasporic subjectivities.
Unarmed Mariners resists the consolations of memorial repair. McKenzie foregrounds the insufficiency of rhetoric that would aestheticize redress. Poetry here is not sanctuary but leverage: it mobilizes memory as a critical force, not to seal the Atlantic wound but to prevent its administrative closure as “past.” The ocean refuses neutralization as scenery. It continues to function as a site of crime, the structures of which shape the present. To repair, in this framework, is not to soothe but to recognize the sea as material infrastructure — something to unlearn, to reconfigure, and, perhaps, to inhabit otherwise.
By recasting the sea as a living archive and the albatross as insurgent memory, McKenzie positions poetry as a mode of critical intervention rather than contemplation.
Alecia McKenzie
Marins Désarmés / Unarmed Mariners
Publisher : Atlantiques Déchaînés
104 pages
On sale March 12, 2026
David Démétrius
David Démétrius, né en 1996, est curateur guadeloupéen et critique d’art [AICA France], membre du RITAA [Réseau Indépendant des Travailleu·r·se·s et Acteur·ice·s des Arts Visuels de Guadeloupe] et du Documents d’Artistes Caraïbes-Amazonies. Diplômé en histoire de l’art et en anthropologie. Il œuvre à la valorisation des scènes artistiques caribéennes et de ses diasporas. Il a co-curater une exposition pan-caribéenne [été 2025], avec la curatrice trinidadienne, Adeline Grégoire, sur la thématique du Carnaval comme langage commun au sein du continent caribéen au Marché de la Darse, à Pointe-à-Pitre [GUA]. Il fut invité à curater une exposition an mitan Gran Bwa lors de la neuvième édition des Rencontres Photographiques de Guyane, au cœur de la forêt amazonienne [2025]. Sa dernière exposition Seen from Below [solo show de l’artiste Shamika Germain] se tient actuellement au Fonds d’Art Contemporain, à Saint-Claude [GUA] proposant une plongée dans l’histoire des « enfants placé·es ».
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